À Maubeuge, au milieu des années 1980, Les Amants de Lune semblent avoir choisi une voie assez éloignée des clichés du rock régional. Formé de musiciens de la région, le groupe développe une musique où les synthétiseurs occupent une place importante, au croisement de la new wave, de l'électronique et d'une certaine forme de musique expérimentale. Une formation aujourd'hui quasiment oubliée, mais dont deux 45 tours permettent encore de retrouver la trace.
La formation réunissait Béatrice Collet aux synthétiseurs et au violon, Frédérick Duterrage au chant, Alain Fichaux à la batterie, à la guitare et aux chœurs, Patrick Joly à la basse, Patrice Thioloy aux synthétiseurs et Bernard Makowka à la batterie. Cette association est déjà révélatrice d'un projet qui ne ressemble pas tout à fait à un groupe de rock traditionnel : deux batteurs, deux claviéristes, un violon, une basse, une guitare et une voix. Une architecture instrumentale qui laisse imaginer une musique aussi construite autour des textures et des atmosphères que du classique couplet-refrain.
Le personnage central semble être Patrice Thioloy. Aujourd'hui encore actif dans la création sonore, il se présente comme un artiste, compositeur et arrangeur issu des premières années de la musique électronique des années 1980. Il raconte avoir découvert très tôt les possibilités offertes par les synthétiseurs de l'époque et avoir travaillé sur des environnements sonores destinés notamment à des expositions. Il cite lui-même Les Amants de Lune parmi les projets qu'il a co-créés. Son parcours ultérieur, marqué par les créations radiophoniques, la poésie, le slam et les recherches autour du son, permet de mieux comprendre l'orientation particulière du groupe.
Les Amants de Lune apparaissent en tout cas sur deux 45 tours publiés par Modern Loft Studio. Le premier, référencé NUM 001, réunit « Blank » et « Life to Live ». Les deux titres sont attribués à Frédérick Duterrage pour les textes et à Patrice Thioloy pour la musique, « Life to Live » étant crédité aux deux pour les paroles et la musique. Les titres sont aujourd'hui généralement classés dans les registres synthpop et new wave, ce qui paraît assez cohérent avec les quelques traces sonores encore accessibles. « Blank » dure près de quatre minutes et « Life to Live » un peu plus de quatre minutes.
Le second 45 tours, probablement le plus intrigant, porte la référence NLS 002. Il propose « Le Clown triste » en face A et « Une fille étrange » en face B. Le disque est daté de 1986 et est présenté comme un extrait du spectacle Le cercle d'eau. Là encore, les paroles sont signées Frédérick Duterrage et la musique Patrice Thioloy.
Cette mention d'un spectacle est loin d'être anecdotique. Elle donne une autre dimension au projet des Amants de Lune. Il ne s'agissait manifestement pas seulement d'enregistrer des chansons dans l'air du temps. Le cercle d'eau semble avoir constitué un projet scénique dans lequel la musique trouvait sa place au sein d'un univers plus large. Faute d'archives suffisamment nombreuses, il est difficile aujourd'hui d'en décrire précisément la forme, mais le parcours de Thioloy et l'instrumentation du groupe permettent au moins de comprendre que les Amants de Lune travaillaient sur les notions d'atmosphère, de texte et de création sonore autant que sur le format pop.
Le choix du nom du groupe et les titres eux-mêmes vont d'ailleurs dans ce sens. « Le Clown triste » et « Une fille étrange » évoquent davantage un imaginaire poétique ou théâtral qu'une quelconque volonté de coller aux recettes du rock de l'époque. Et derrière les machines électroniques, on retrouve une musique qui semble chercher à créer des images. Des années plus tard, Thioloy décrira justement sa démarche comme une musique faite pour susciter des images, avec un goût pour les ambiances aériennes et oniriques, quelque part entre rock, new age et électro. Il serait évidemment imprudent de plaquer rétrospectivement cette définition sur les Amants de Lune, mais elle constitue une piste intéressante pour comprendre la démarche du musicien.
Frédérick Duterrage, lui, apparaît dans les archives consacrées aux musiciens du Nord sous les variantes Duterrage ou Duthérage, associé aux Amants de Lune comme chanteur. Cette présence dans une base consacrée aux musiciens du Nord et du Pas-de-Calais confirme également l'ancrage régional du groupe.
Ce qui frappe aujourd'hui, c'est surtout le peu de traces laissées par le groupe au regard de l'originalité du projet. Deux 45 tours, quelques documents conservés par des collectionneurs, des morceaux qui circulent encore sur des bases musicales et une poignée d'informations biographiques : les Amants de Lune semblent avoir disparu presque aussi vite qu'ils étaient apparus. Leur nom n'est pourtant pas totalement absent des archives de la scène musicale du Nord. Il reste associé à une période où les synthétiseurs devenaient accessibles à de jeunes musiciens et où la frontière entre rock, new wave, spectacle, poésie et expérimentation était particulièrement poreuse.
Il faudrait sans doute retrouver les programmes, affiches ou articles consacrés au Cercle d'eau pour savoir exactement ce que recouvrait ce projet et dans quels lieux il fut présenté. Les archives de la presse locale pourraient également permettre de reconstituer l'histoire du groupe et de comprendre ce qu'était Modern Loft Studio, dont les deux disques des Amants de Lune constituent aujourd'hui des témoignages particulièrement obscurs. Pour l'instant, leurs deux 45 tours suffisent néanmoins à faire émerger une curiosité : celle d'un groupe de Maubeuge qui, plutôt que de reproduire le rock de son époque, avait choisi les synthétiseurs, les atmosphères et la scène comme terrain d'expérimentation.
Près de quarante ans plus tard, « Le Clown triste » et « Une fille étrange » ressemblent ainsi à deux fragments échappés d'un spectacle dont il ne reste presque rien. C'est précisément ce qui rend Les Amants de Lune si intéressants à exhumer : derrière ces quelques sillons se dessine une histoire beaucoup plus vaste, celle d'une petite scène électronique régionale qui, loin des radars parisiens, cherchait elle aussi sa propre manière de faire entrer la new wave dans un autre monde.