Les Stilettos
Les Stilettos font partie de ces groupes français de la fin des années 1970 et du début des années 1980 dont la trajectoire épouse parfaitement les soubresauts d’une scène rock encore en construction. Originaires de Bordeaux, ils apparaissent en 1977, à un moment où le punk commence à fissurer sérieusement les habitudes musicales françaises sans pour autant imposer un modèle unique. Leur nom n’est pas anodin : les stilettos sont ces chaussures à talons très hauts et très fins, apparues dans les années 1950, symboles d’élégance, de féminité et de provocation. Le mot renvoie aussi, par son origine italienne, à la dague fine et acérée, ce qui lui confère une dimension plus dangereuse, presque tranchante. Entre glamour et menace, séduction et attaque, l’imaginaire du stiletto colle parfaitement à un rock qui cherche autant à attirer qu’à piquer.
Chez les Stilettos, il n’est d’ailleurs pas seulement question de vitesse ou de provocation frontale. Leur musique est légère en apparence, volontiers ironique, nourrie autant par l’urgence punk que par une solide culture pop héritée des années 60 et par un goût certain pour les mélodies efficaces. Cette position en équilibre, ni franchement punk orthodoxe ni totalement new wave, les rend parfois difficiles à classer, mais c’est précisément ce flottement qui fait leur singularité. Ils s’inscrivent pleinement dans cette scène bordelaise foisonnante de la période, où l’énergie comptait autant que le style et où l’on pouvait encore inventer ses propres règles.
Après plusieurs 45 tours à la fin des années 1970 et un album paru en 1980, le groupe poursuit son parcours de manière plus discrète au début de la décennie suivante. C’est dans ce contexte qu’apparaît le single Lolita / Là-bas, généralement daté de 1981, même si certaines sources le situent en 1982. Autoproduit, ce disque montre un groupe arrivé à une forme de maturité, plus posé sans être assagi. Lolita s’inscrit dans une tradition pop-rock française où la fausse légèreté masque souvent une observation plus fine des relations et des désirs, tandis que Là-bas adopte un ton légèrement plus mélancolique, sans jamais sombrer dans le pathos. Le son reste direct, sans sophistication inutile, fidèle à l’économie de moyens et à l’indépendance qui caractérisent une grande partie de la production alternative de l’époque.
Les Stilettos cessent leurs activités régulières en 1984, sans véritable annonce de séparation, comme beaucoup de groupes de leur génération. Ils laissent derrière eux une discographie resserrée mais cohérente, reflet d’un moment où le rock français cherchait encore ses formes, ses mots et ses postures. Quelques reformations ponctuelles et des compilations permettront plus tard de remettre en lumière leur parcours. Aujourd’hui, des titres comme Lolita ou Là-bas résonnent toujours comme des instantanés très justes de cette période charnière : un rock à la fois élégant et coupant, à l’image de ces stilettos dont le nom promettait déjà autant le style que la piqûre.
Le tube des Stilettos
Voici le "tube" des Stilletos, ou en tous cas la raison pour laquelle j'avais acheté, à l'époque, leur album (au titre plutôt gonflé) "Les 10 Plus Grands Succès De Stilletos" sorti chez Epic !
Stillers
En 1982, dans la petite ville de Créon, au cœur de l’Entre-deux-Mers, quatre gamins sortent un disque qui deviendra culte pour les amateurs de punk français : "Rock Rural". Le groupe s’appelle Stillers et, derrière ce nom, on trouve Pierre Lascourrèges au chant, Régis Canadas à la guitare, Christian Pin à la basse et Patrick Phénix à la batterie. Formés en 1979, ils font partie de cette scène bordelaise hyperactive qui, au tournant des années 80, a vu émerger une poignée de groupes aujourd’hui mythiques : Stalag, Strychnine, Stilettos, Gamine… Bordeaux n’était peut-être pas Londres, mais dans les caves et les bars de la ville, ça bouillonnait fort.
À l’époque, la scène punk bordelaise a une particularité : elle est organisée autour d’une poignée de labels, de squats et de fanzines qui se connaissent tous. La boutique New Rose à Paris sert de plaque tournante pour diffuser les disques en dehors de la région, et des labels comme Poison Noir font le lien entre les groupes et le reste du pays. C’est sur ce label que sort "Rock Rural" en 1982, dans un pressage limité à 1 000 exemplaires. L’enregistrement a été réalisé en deux jours seulement, au studio Sequana, à Choisy-le-Roi, en plein mois d’août. Pas le temps de fignoler : six morceaux, dix minutes de musique, tout est expédié avec une énergie brute et un son franchement crade, mais totalement assumé.
L’originalité des Stillers, c’est qu’ils ne cherchent pas à copier les Londoniens ou les Parisiens : ils parlent de leur réalité à eux. Le morceau titre, "Rock Rural", donne le ton : pas question de singer la ville ou le Marais, ici on raconte les bals de campagne, les bars du coin, les bastons du samedi soir, les virées en mob et l’ennui provincial. Les textes sont pleins d’humour vachard, et on sent derrière tout ça une vraie tendresse pour ce monde rural que le groupe connaît par cœur. Même la pochette est un clin d’œil : la photo vient de Hara-Kiri, et, pour pouvoir l’utiliser, le groupe aurait troqué une caisse de vin local avec la rédaction.
Autre détail savoureux : le chaos règne jusque dans les titres. Entre la pochette et les étiquettes du vinyle, rien ne correspond vraiment. "Oï Oï" devient "Bats toi", "Spasmes" se transforme en "Spasme", "Disco le soir" change en "Disco ce soir"… Ce joyeux bordel, c’est presque une marque de fabrique. Et malgré cette approche bricolée, le disque circule bien : Poison Noir le distribue jusqu’en Angleterre via le réseau New Rose, ce qui permet aux Stillers de dépasser un peu leur Gironde natale.
Aujourd’hui, "Rock Rural" est devenu un petit graal pour les collectionneurs. Son côté rare, son humour, son énergie primitive et son ancrage local en font un témoignage unique de ce que pouvait être le punk en France au tout début des années 80 : spontané, libre, bricolé, et surtout très personnel. Dans un paysage où la plupart des groupes rêvaient de Londres ou New York, les Stillers ont choisi de revendiquer leur identité : celle d’un punk des champs, joué entre les vignes et les routes départementales. Et c’est précisément pour ça qu’on s’en souvient encore aujourd’hui.



