Voici ma seconde participation à la Revue
Thésaurus (n°2) du camarade Claude Picard. Après avoir évoqué par le
détail la saga de Cérémonies, il m'est apparu comme une évidence que je
devais parler de ma propre carrière musicale. Dont acte. Voici ce que je
lègue à mon prochain, soit tout mon héritage artistique.
Bruno, sans doute tombé dans l’alcool (et peut-être amoureux de David),
avait des accès de n’importe quoi et pliait (parfois) ses voitures en sortie de
répétition… Puis, il disparaissait dans la nuit. Sa fiancé, médecin du travail,
m’appelait, désespérée, vers 3 heures du matin en espérant le
retrouver. Bruno me pensait bien trop gentillet pour le poste de lead
guitariste et parfois me le faisait savoir plus ou moins violemment.
Aujourd’hui encore, au détour d’un cauchemar, Bruno m’apparaît. Il est le gardien
de mon enfer personnel. David, le chanteur américain, mélangeait whisky et
Lexomil et se prenait parfois pour une rock star. Il tapait (un peu) sur les
nerfs des techniciens, lors de nos concerts. Un jour, après un concert
tellurique, au Plan à Ris-Orangis, le patron de lieux nous a
maudit jusqu’à la 5e génération et bannit à jamais du lieu. Trop de bruit et
trop de David. Il en a été également ainsi pour le groupe de hard rock en
Spandex avec qui nous partagions, ce soir-là, l’affiche. David leur avait emprunté
un ampli. tout neuf, acheté la veille et s’était mis en tête de tester les
limites de sa puissance. En une demi-heure, il avait rodé la bête et à la fin
du set, l’amplificateur n’émettait plus qu’un vague bruit blanc. Ma mère que
j’avais invité à ce concert (et qui avait eu le courage de venir), a décrit
notre musique comme « tragique ». C’était assez juste. Sandy
(la femme de David et manageuse/choriste) pleurait beaucoup et serait bientôt
diagnostiquée schizophrène avec de fréquents passages en HP. Yannick
balançait sa basse et quittait parfois les répétitions pris d’une rage
incontrôlable. Le gars Yannick était, à l‘époque, un peu tendu
et je me souviens avoir été à ses côtés, lorsqu’il bloqua les 4 voies du
périphérique (en garant son camion de travers), un samedi vers 14h, pour faire
sa fête à un type qui lui avait fait une queue de poisson. Yannick,
lui non plus, fallait pas lui casser les pieds. Depuis, il s’est
considérablement assagi et continu d’hanter les studios, guitare électrique à
la main.
Nous nous aimions, nous nous détestions. Difficile de discerner la limite
entre les deux. Nous étions, en tous cas, un vrai gang. Et puis un jour, au
bout de 5 intenses années d’espoir et d’efforts, ce fût le bar pourri de trop
(aux Halles, à Paris). L’organisation catastrophique nous a demandé de jouer
après un handicapé (au demeurant guitariste) qui n’était pas prévu au
programme. Cela voulait dire finir à point d’heure et surtout n’avoir que 3
personnes devant nous. Je travaillais le lendemain. J’ai craqué. J’ai refusé de
jouer et c’était terminé… C’était le prétexte que nous attendions tous et
surtout David. Lui avait commencé à répéter en secret avec d’autres musiciens
et planifiait son départ du groupe. Ce fut comme une rupture, une
séparation amoureuse… Presque un adultère. Beaucoup de douleur et de rancœurs.
Une longue gueule de bois. Ce qui était un domaine réservé au plaisir était
devenu un travail et une peine : 2 répétitions par semaine, la promo, la
com, transporter le matos, supporter les égos, fréquenter des amis qui au fond
ne l’étaient pas… etc. J’en ai presque oublié de travailler et de mener ma
carrière de graphiste. Là, le travail fût ma planche de salut.
Après quelques années de vide musical, j’ai finalement décidé de ne plus
m’embêter et surtout de ne plus jouer avec des psychopathes et ce quelque soit
le projet. J’ai rejoint le nouveau groupe de Yannick : Blade.
C’est sans doute ce que j’ai fait de mieux à la guitare. Nous avons fait
quelques concerts (dont un très bon, à la Flèche d’Or) et une démo où David,
ancien Monkey Business, est venu chanter sa seule compo. en
français, ever. La batterie et le chant étaient assurés par une sorte de
consultant /espion qui travaillait pour les Services de Renseignement Français.
Parallèlement, j’ai commencé à répéter avec Jean-Yves, mon ami
de toujours, seul vrai musicien que je connais qui sait lire et écrire la
musique. Nous avons fait de la musique électronique grâce à Cubase et sans se
donner de limites, le tout à grands coups de sampler. Du mambo, de l’impro, de
l’électro, du n’importe quoi, nous nous sommes tout permis et j’ai un peu
laissé tomber la guitare. Bien nous en a pris puisque Canal Plus
nous a inclus dans une compilation thématique liée à leur Nuit des
Extra-terrestres. Radio Nova nous a programmé lors de
leur hommage à Gainsbourg et nous étions en « heavy
rotation » sur les radios universitaires québécoises. Pour l’occasion
l’inoxydable Franck chantait sur nos compos et reprises. Pour finir le chapitre
« Nouveaux Monstres », après 2 CD diffusés (dont 1
interactif), nous avons travaillé sur un enregistrement qui nous a demandé
beaucoup trop d’efforts : 2 années de préparation et de composition, 15
jours de studio, un guitariste, une section de cuivre, un percussionniste, de
l’accordéon, des cuivres, des chœurs… etc., etc. Mon « Smile »
personnel quoi (les fans des Beach Boys comprendront). J’ai même écrit toutes
les paroles des chansons. Une fois le mix terminé, j’avais un sentiment
d’écœurement solidement chevillé au corps qui me reprend à chaque écoute du CD.
J’étais lessivé et je n’ai même pas pu faire de promo. Les CD sont restés en
caisse. Mais, Peut-être qu’un jour, sait-on jamais !
Aujourd’hui, je joue toujours, mais mon futur musical est derrière moi. Un
de ces quatre, je referai de la scène, du moins je l’espère. Parce que c’est là
où ça se passe. Je garde plein de bons souvenirs de ces années qui
alimentent, encore aujourd'hui, mon imaginaire et ma créativité : notre
entrevue avec le label New Rose, le live à Radio France dans le studio 113, les
bœufs avec les Bonaparte’s ou les Stunners. La première partie du guitariste de
Rory Gallagher, le retour de notre mini-tournée bretonne où j’ai croisé Link
Wray a une station-service (avec Vincent Palmer), le CD des Nouveaux Monstres
présenté à Nulle Part Ailleurs, « So Alone » des Monkey Business qui
me donnait une joie sans égal à chaque fois que nous la jouions, ma propre version
de Louie Louie (avec mes lyrics) par les Nouveaux Monstres, Jean-Yves mangeant
son cassoulet avant un concert au Cadran, ce spécialiste du contrepoint qui fût
clavier chez les Monkey (et qui avait joué avec les Toys Dolls), l’écho à bande
emprunté au groupe Dolly qui enregistrait en même temps que nous, la musique
d'un CD-Rom éducatif pour enfants (commandé par Michelin), l’expander également
emprunté à Manche de Raquette, Daniel - notre ami trompettiste - qui joue sur
le premier Nouveaux Monstres (mais qui, malheureusement, n’est plus là
aujourd’hui), ma première « belle » guitare électrique ramenée des
USA, un concert apocalyptique sur une plage espagnole (avec un groupe
éphémère : une moitié de Cérémonies + une moitié de Fricotins)… Etc.