Mopo Mogo

Mopo Mogo apparaît en 1982, quelque part entre Colmar et Fribourg, dans cette zone floue où les scènes françaises et allemandes se croisent sans vraiment se mélanger. Derrière ce nom un peu absurde se cache en réalité Didier Ruy, qui mène seul ce projet entièrement bricolé : une guitare achetée 30 marks, une boîte à rythmes et une envie manifeste de faire du bruit sans attendre personne. À une époque où même les groupes les plus précaires restent des groupes, cette formule minimale a quelque chose de radical. Pas besoin d’être plusieurs pour jouer, pas besoin de répéter longtemps, pas besoin de convaincre qui que ce soit.

Le premier concert a lieu dans un squat à Fribourg, le Crash, un endroit qui en dit long sur le contexte : transfrontalier, autonome, déjà connecté à une scène allemande plus structurée et plus active que son équivalent français. Très vite, Mopo Mogo se retrouve à jouer avec des groupes locaux et à participer à des événements où circulent punks, keupons et marginaux de tous bords. Le projet prend forme dans cette dynamique-là, bien plus que dans un ancrage hexagonal. Les concerts en France, eux, restent anecdotiques, souvent déficitaires, joués devant quelques amis. Une situation presque banale pour l’époque, avec peu de public et des conditions précaires.

Musicalement, Mopo Mogo s’inscrit dans une veine punk dure et minimaliste, influencée par le hardcore anglais du début des années 80. Les références sont claires : quelque chose de direct, de tendu, sans sophistication inutile. Mais l’usage de la boîte à rythmes introduit un décalage, une sécheresse mécanique qui rapproche parfois le projet d’une forme primitive d’electro-punk. Ce n’est pas encore vraiment une esthétique, plutôt une solution pratique qui devient une signature sonore. Dans cet entre-deux, on retrouve aussi l’ombre du punk français le plus expérimental, celui qui n’a jamais eu peur des machines ni du dépouillement.

Les textes ne laissent pas beaucoup de place à l’ambiguïté. Guerre, société, travail, capitalisme : les thèmes sont classiques mais traités frontalement, sans détour ni ironie. Le morceau “Pouvoir”, qui apparaîtra sur une compilation emblématique de l’époque, condense bien cette approche. L’autre face du single, “Fuck Off”, annonce la couleur dès le titre. Deux morceaux, pas plus, enregistrés rapidement, pressés dans la foulée, et diffusés dans un circuit restreint. Le disque ne cherche pas à durer, il existe parce qu’il doit exister, point.

Mopo Mogo intègre également à son répertoire une reprise de Metal Urbain, signe d’une filiation assumée avec une certaine idée du punk français : urbain, tendu, un peu à côté. Mais là où d’autres groupes structurent une carrière, le projet reste mouvant, presque instable. Même son nom est le fruit d’un accident, une déformation née des cris du public allemand, comme si tout relevait d’un enchaînement de circonstances plutôt que d’un plan établi.

Après ce premier jet, Didier Ruy fait évoluer son projet. Il change de direction, s’éloigne du punk le plus brut pour s’intéresser à des formes plus sombres, plus esthétiques, proches de la batcave et du post-punk. Le nom change lui aussi, devenant Le Curé de la Lune, comme pour marquer une rupture. Ce glissement n’a rien d’exceptionnel à l’époque : beaucoup passent du punk à quelque chose de plus froid, de plus introspectif. Mais dans ce cas précis, il donne à Mopo Mogo une existence encore plus brève, presque fantomatique.

Ce qui reste aujourd’hui, c’est un 45 tours difficile à trouver, quelques traces dans des compilations, et l’empreinte d’un projet solitaire, né dans un coin de frontière, nourri par des influences anglaises et allemandes, et porté par une urgence qui ne cherchait ni reconnaissance ni postérité. Une forme de punk à l’état brut, sans stratégie, sans scène nationale, mais avec une cohérence totale dans son refus des règles.

Dolce Vita

Dolce Vita n’est pas tout à fait le groupe fantôme que l’on imagine au premier abord, même s’il en conserve toutes les apparences. Entre 1980 et 1983, ils publient au moins trois singles, une poignée de titres qui dessinent en creux une trajectoire brève mais réelle, inscrite dans ce moment très particulier où la scène française hésite encore entre héritage rock, poussée new wave et tentations synthétiques. Parmi ces morceaux, “Radiophonic”, sorti en 1981, reste le plus emblématique, comme une tentative de capter l’air du temps avec des moyens encore en transition. 

À l’écoute, le groupe se situe dans cette zone intermédiaire propre au tout début des années 80, quand les machines commencent à s’imposer sans avoir encore totalement redéfini les formes. Il y a dans “Radiophonic” une tension un peu raide, une modernité presque théorique, qui évoque autant les productions new wave que certaines déclinaisons plus mainstream du son de l’époque. On n'est pas très loin des débuts de Jacno sans Elli. Rien de totalement radical, mais une manière d’absorber des influences en train de circuler, de les reformuler dans un cadre encore flou.

Les crédits du disque mentionnent Olivier Huret et Simon Cloquet, deux noms qui, pris isolément, restent difficiles à raccrocher à une carrière précise. Longtemps, tout laisse penser à un projet de studio, une entité montée pour porter quelques titres sans véritable existence scénique. Pourtant, plusieurs sources évoquent des passages du groupe sur scène, notamment dans des lieux comme le Le Rose Bonbon ou le Le Palace, deux spots emblématiques de la nuit parisienne du début des années 80. Des endroits où se croisent alors musiciens, figures émergentes et projets hybrides, entre performance et tentative pop.

Cette présence scénique, même sporadique, recontextualise Dolce Vita. On n’est plus seulement face à un projet fabriqué en studio, mais à une formation qui a au moins essayé d’exister dans le circuit live, dans ces lieux où se testaient justement les nouvelles esthétiques. Cela reste une trajectoire fragile, peu documentée, mais suffisamment tangible pour sortir le groupe du simple statut d’objet discographique isolé.

D’autres indices viennent compléter ce tableau. L’un des membres aurait ensuite joué dans Extraballe, formation elle aussi relativement discrète, tandis qu’un autre se serait orienté vers la composition de musiques de films, notamment pour Luc Besson. Des trajectoires typiques de cette génération de musiciens naviguant entre groupes, commandes et projets alimentaires, sans forcément laisser de traces visibles dans les récits officiels.

Dolce Vita apparaît alors comme un point de passage, un moment dans des parcours plus larges mais difficilement reconstituables. Le groupe lui-même ne semble jamais avoir dépassé le stade de l’esquisse prolongée : trois singles en quelques années, une présence discrète sur scène, puis plus rien. Pas d’album, pas de continuité évidente, pas de récit consolidé. Juste des fragments.

C’est précisément dans ces fragments que réside l’intérêt. Ils racontent une autre histoire de la musique française, faite de tentatives, d’ajustements, de projets qui apparaissent et disparaissent au rythme des opportunités. Une histoire où les frontières entre groupe, projet de studio et réseau de musiciens sont poreuses, et où un nom comme Dolce Vita peut à la fois recouvrir une réalité concrète et rester insaisissable.

“Radiophonic”, dans ce contexte, n’est plus seulement un morceau isolé mais l’un des vestiges d’un parcours plus dense qu’il n’y paraît. Un témoignage discret de cette scène parallèle, active mais peu archivée, qui a occupé les interstices entre underground et industrie. Une scène où beaucoup se sont essayés, parfois brièvement, laissant derrière eux juste assez de traces pour qu’on puisse, des décennies plus tard, tenter d’en recomposer les contours.

Les Malades dans Rock Art n°5 (Mai-Juin 1984)

 


Le single de Doc Lebrun

Ici, on pourra télécharger en Mp3 l'unique single de Doc Lebrun sorti en 1985.


 

Embarquement Immédiat

Voici l'autre face du premier single des Malades

David Rosane (en enregistrement chez Basement)

Il y a un peu plus de 15 ans, j'ai demandé à l'ami David Rosane de se remettre à la musique et d'enregistrer un album de ses compositions. Mes copains de Basement étaient aussi dans le coup. On a essayé d'enregistrer ce qu'il lui passait par la tête... Mais David n'était pas très content du résultat, le projet n'a jamais abouti... Et c'est finalement Neon Campfire qui verra le jour et leurs 2 cd que nous avons co-produit. Voici 2 magnifiques clichés pris lors des sessions chez Basement. 



 

 

Les Bonaparte's (encore)

Du fait d'un bout de sein qui dépassait sur la pochette des Bonaparte's, YouTube a bloqué ma vidéo. Depuis, les choses se sont apaisées et grâce à mon ia préférée, j'ai un peu modifié ce visuel. Histoire de ne pas subir, une fois de plus, la foudre moralisatrice de l'hébergeur de contenus vidéos. 

Les Malades dans Anonyme N°3 (Juin 1985)


Le retour des Goulues

Après avoir stoppé la publication de certains albums du fait d'un ordinateur tombé en rideau, je reprend - deux mois après- la publication du mini-album des Goulues. Voici le très bon "Autour De Mes Nuits". 

Les Malades

J'ai déjà publié deux chansons des Malades extraits de la compilation "Repérages 1984". 
 

Les groupes comme Les Malades laissent rarement beaucoup de traces, mais parfois quelques disques et une poignée de pages photocopiées suffisent à reconstituer tout un pan de scène. Actif à Lille entre 1981 et 1986, le groupe s’inscrit dans cette zone encore floue qui relie l’après-punk à l’émergence de la scène alternative française. Longtemps réduit à son premier 45 tours Le Pacha / Embarquement immédiat paru en 1983, le groupe apparaît aujourd’hui sous un jour un peu différent dès lors qu’on recolle les morceaux de sa discographie et qu’on croise ces éléments avec les archives fanzines.

Derrière ce nom, clin d’œil assumé à Madness, se cache un groupe à la fois ancré dans son époque et déjà en décalage. La formation de la première période réunit notamment Abel Chakleb à la batterie, Jean-François Declercq à la basse, Thierry Barrois au saxophone et Thierry Cailliez à la guitare, avec un chant assuré par Bruno Cheynier. La présence du saxophone, loin d’être anecdotique, donne immédiatement une couleur particulière à leur musique, qui déborde du simple cadre punk pour aller chercher du côté du ska, du rhythm’n’blues et de formes plus hybrides.

Le premier single de 1983 capte une énergie encore brute, tendue, mais déjà traversée par ces influences multiples. Pourtant, il ne constitue qu’un point de départ. Deux ans plus tard, Les Malades publient un second 45 tours, Écrivez-moi des lettres, sur leur propre structure, Les Éditions de la Péniche, signe d’un ancrage plus affirmé dans les réseaux DIY locaux. Dans la foulée, ils participent à la compilation Repérages 84, véritable instantané de la scène nordiste, avant de franchir une étape supplémentaire avec la sortie en 1986 de l’album Chaud devant.

Cette progression discographique éclaire autrement le contenu d’un entretien publié en 1985 dans un fanzine (Anonyme n°3 - Juin 1985), où le groupe développe un univers à la fois cohérent et décalé. Les Malades s’y décrivent à travers un vocabulaire médical détourné, parlant de virus, de symptômes et de remèdes, comme si la musique relevait d’une forme de contamination joyeuse. Derrière ce jeu de langage, on découvre surtout une cartographie musicale étonnamment large. Le groupe cite aussi bien The Saints que The Fleshtones, tout en revendiquant un attachement profond à la soul américaine, de Stax Records à Motown.

Plus inattendue encore est l’évocation explicite de musiques africaines, le groupe mentionnant le makossa comme influence directe. Dans le contexte français du milieu des années 80, cette ouverture reste rare et rapproche Les Malades de ces trajectoires marginales où le post-punk devient un terrain d’expérimentation bien plus large qu’un simple prolongement du rock anglo-saxon. Cette hybridation se retrouve aussi dans leur manière d’exister : concerts fréquents, organisation d’événements, implication dans des réseaux parallèles où se croisent musique, graphisme, poésie et performances.

L’album Chaud devant, publié en 1986, apparaît ainsi comme l’aboutissement logique de cette dynamique. Il prolonge un parcours amorcé dans les squats lillois du début de la décennie et structuré autour d’un collectif autant que d’un groupe au sens strict. Mais comme beaucoup de formations de cette époque, Les Malades disparaissent presque aussitôt après avoir atteint cette forme de maturité discographique, laissant derrière eux une œuvre brève, dispersée, et longtemps sous-documentée.

“La scène toujours et toujours car de ça on ne guérira jamais”, affirmaient-ils en 1985. La formule prend aujourd’hui un autre sens. Elle ne dit pas seulement l’urgence de jouer, mais aussi celle de laisser des traces, même fragmentaires. Trois disques — deux singles et un album —, quelques compilations et des pages de fanzines suffisent finalement à faire réapparaître Les Malades pour ce qu’ils étaient : non pas une curiosité isolée, mais un groupe pleinement inscrit dans les circulations souterraines de son époque, à la croisée du rock, de la soul et d’influences bien plus larges.