Les David Vincent

Les David Vincent n’ont jamais vraiment cherché à faire du rock comme les autres, et c’est sans doute pour ça qu’on en parle si peu aujourd’hui. Formé à Troyes à la fin des années 80, le groupe apparaît à un moment où la scène alternative française déborde d’énergie mais commence déjà à se structurer, à se professionnaliser par endroits. Eux prennent le chemin inverse. Leur unique album, Ourouni, sorti en 1990 sur New Rose, ressemble moins à une tentative de carrière qu’à la captation d’un état second. Quant à leur nom, on se souvient - bien sûr - de la série culte "Les Envahisseurs".

Dans une interview donnée à l’époque à un fanzine, ils posent d’emblée les bases de leur affaire : ils jouent du “trash jungle rock”. La formule pourrait passer pour une blague si elle n’était pas aussi précise. Dans leur bouche, ça devient un mélange de rockab’ tribal, de blues déjanté et de rythmes marécageux. À l’écoute, ça se traduit par une musique instable, mouvante, qui semble parfois sur le point de se désagréger mais retombe toujours sur ses pattes, portée par une énergie de groupe très physique. L’harmonica y dialogue avec les guitares, les percussions épaississent le décor, et le chant, souvent à la limite de la transe, sert davantage d’incantation que de narration.

Leur imaginaire est à l’avenant. Les David Vincent parlent de leurs concerts comme de fêtes enfumées où le public se transforme en sauvages et les salles en jungles verdoyantes. Il n’est pas question de pose ou de mystique de façade : tout est dit avec une forme de candeur enthousiaste, presque naïve, mais parfaitement cohérente avec leur musique. Ils veulent provoquer quelque chose de physique, d’immédiat, une perte de repères plus proche du rituel que du concert rock classique. Ils le disent eux-mêmes : ils ensorcellent, ils envoûtent. Dit comme ça, ça pourrait prêter à sourire, mais Ourouni donne plutôt envie de les croire.

Le titre de l’album est à lui seul un programme. “Ourouni”, expliquent-ils, serait une sorte de mantra récupéré chez Slim Gaillard (en solo ou via "Slim & Slam"), personnage fantasque du jazz américain connu pour ses inventions linguistiques. L’histoire qu’ils racontent – un type tambourinant pendant des heures dans une boîte enfumée en répétant des variations autour du mot – tient autant du mythe que de l’anecdote, mais peu importe. Ce qui compte, c’est l’idée que le langage peut devenir rythme, que les mots peuvent perdre leur sens pour ne garder que leur pouvoir d’évocation. Chez eux, “Ourouni” devient une sorte de mot-monde, un territoire mental dans lequel tout peut entrer.

Ce territoire, ils lui donnent une forme : le bayou. Un bayou imaginaire, évidemment, mais omniprésent, avec ses alligators, ses moiteurs et ses dangers. Ils le décrivent comme un monde à la fois terrible et beau, fait de rythmes lourds et de danses tribales, capable de faire tourner la tête comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau. Là encore, l’image pourrait sembler excessive, mais elle correspond parfaitement à leur musique, qui avance par nappes, par boucles, par secousses, sans jamais chercher la ligne droite.

Parmi les rares repères qu’ils revendiquent, on trouve Jack Kerouac, auquel ils consacrent un morceau. Mais là où beaucoup auraient insisté sur la dimension littéraire ou mélancolique de la beat generation, Les David Vincent en retiennent surtout l’élan vital : vivre au jour le jour, partir à l’aventure, refuser l’autorité et multiplier les expériences. Leur “Kerouac Way” n’a rien de contemplatif, c’est un cri de départ, une injonction à bouger, à ne pas rester en place. “Vas-y, roule ma poule”, résument-ils, ce qui a le mérite de clarifier les choses.

Musicalement, ils revendiquent un “rock de bric et de broc”, mélangeant psycho, fanfare, bebop, percussions africaines et influences ethniques sans hiérarchie ni souci de cohérence académique. Cette liberté se retrouve dans leur manière de composer. Ils se méfient des structures classiques, refusent le schéma couplet-refrain et préfèrent laisser les morceaux évoluer de manière imprévisible. Il y a dans cette approche quelque chose de très jazz, ou en tout cas de très éloigné du rock formaté, avec une place importante laissée à l’instant, à l’accident, à ce qui peut surgir sans prévenir.

Ce qui frappe, au-delà des déclarations et des concepts, c’est la joie qui traverse tout ça. Une joie un peu brute, parfois bordélique, mais jamais cynique. Ils le disent simplement : derrière leur musique, il y a leur joie de vivre. Et quand on leur demande d’où elle vient, ils répondent : de leur musique sauvage. La boucle est bouclée. Les David Vincent ne théorisent pas vraiment ce qu’ils font, ils le vivent, et c’est sans doute ce qui rend leur unique album aussi attachant aujourd’hui.

Ils se séparent au début des années 90, après une trajectoire courte, sans avoir eu le temps – ni peut-être l’envie – de s’inscrire durablement dans le paysage. Il reste Ourouni, disque un peu perdu dans le catalogue New Rose, et quelques traces comme cette interview, qui donnent l’impression d’avoir affaire à un groupe à part, difficile à classer, mais parfaitement aligné avec lui-même. Un groupe pour qui le rock n’était ni un style ni une carrière, mais un terrain de jeu, une fête et, à leur manière, une forme de transe.