Bétrave Rock

 En 1981 paraît un 45 tours dont il ne semble rien subsister en dehors de quelques exemplaires et de mentions éparses chez des collectionneurs : À la masse / Assis d’vant la télé, signé Betrave Rock. Deux titres, un nom à l’orthographe hésitante, et déjà une impression familière pour qui s’intéresse aux zones les moins documentées du rock français : celle d’un groupe dont la trace se limite presque entièrement à cet enregistrement.

Les deux titres suffisent pourtant à esquisser une esthétique. On y devine une écriture ancrée dans le quotidien le plus immédiat, entre fatigue sociale et ironie désabusée, quelque part entre le constat brut et la distance un peu absurde qui caractérise une partie de la production française du début des années 80. Rien de spectaculaire, rien de théorique non plus, mais une manière de capter l’époque à hauteur d’ennui, assis devant un écran ou écrasé par une réalité sans relief. Le nom même de Betrave Rock, avec son orthographe volontairement bancale, semble participer de cette logique : bricolage, décalage, refus implicite du sérieux.

L’un des rares éléments tangibles liés à ce disque est la mention d’un enregistrement au studio ADS à Ivry-sur-Seine. Ce simple détail suffit à replacer le groupe dans un contexte plus précis. Ivry, à cette période, fait partie de ces zones périphériques de Paris où se concentrent des structures d’enregistrement accessibles, fréquentées par des groupes sans moyens mais suffisamment organisés pour franchir l’étape du studio. ADS appartient très probablement à cette catégorie de lieux semi-professionnels aujourd’hui disparus, qui ont vu défiler une quantité de formations locales dont l’histoire reste à écrire. Enregistrer là ne relevait pas du hasard : cela suppose un minimum de réseau, des contacts, peut-être une proximité géographique, en tout cas une inscription dans une scène, même diffuse.

Tout laisse penser que Betrave Rock s’inscrit dans ce tissu francilien de groupes éphémères, actifs le temps de quelques répétitions, de quelques concerts et, pour les plus déterminés, d’un unique passage sur bande. Le disque devient alors à la fois trace et aboutissement, preuve d’existence plus que point de départ d’une trajectoire. On peut imaginer sans trop de risque une diffusion limitée, quelques ventes en concert, peut-être une circulation par correspondance, puis plus rien. Pas de presse, pas d’archives, pas de continuité.

Il reste aujourd’hui cet objet, et avec lui une série de questions sans réponse. Qui étaient-ils, combien de temps ont-ils joué, dans quels lieux, avec quels autres groupes ont-ils partagé l’affiche ? Le nom du studio ouvre une piste sans la résoudre, comme souvent dans ces histoires où chaque indice révèle davantage l’ampleur de ce qui a disparu qu’il n’éclaire réellement ce qui subsiste. Betrave Rock rejoint ainsi la longue liste des formations fantômes qui peuplent les marges du rock français, celles dont l’existence ne tient plus qu’à la persistance matérielle d’un vinyle et à la curiosité de ceux qui le font tourner, des décennies plus tard.