O Veux

Au début des années 80, dans la frange flamande de la Belgique, certains groupes semblent naître moins d’une ambition musicale que d’un réflexe de survie contre l’ennui. O Veux fait partie de ceux-là. Formé à Hasselt par quatre musiciens autodidactes, le groupe s’inscrit dès le départ dans une logique très DIY où la compétence technique compte moins que la nécessité de faire du son, quitte à ce qu’il soit rugueux, instable, presque accidentel.

Leur premier 7 pouces, Akinai en 1982, condense cette énergie brute. On y entend déjà ce mélange très particulier de minimalisme post-punk et de tension quasi physique, comme si chaque morceau cherchait moins à “tenir debout” qu’à tester ses propres limites. C’est un disque de friction plus que de forme, où la maladresse devient un langage et où le groove est toujours sur le point de se fissurer.

Mais réduire O Veux à ce seul instant serait passer à côté de ce qui fait leur singularité : une trajectoire courte, mouvante, presque insaisissable, qui va très vite s’éloigner des cadres initiaux du post-punk pour aller vers quelque chose de plus instable encore. Dès la période suivante, le groupe glisse vers des formes plus déstructurées, intégrant des éléments de funk désossé, de rythmiques cassées et d’expérimentation scénique assez radicale. Les morceaux deviennent plus nerveux, plus abrasifs, parfois proches d’une forme de no wave européenne déviée, où la notion même de “chanson” commence à se dissoudre.

Cette évolution trouve une première traduction concrète dans des enregistrements qui circulent de manière plus confidentielle, puis dans des sorties ultérieures qui élargissent leur spectre sonore. Le groupe enregistre, publie de façon fragmentaire, change de configuration, et adopte progressivement une logique moins centrée sur le disque que sur l’instant, la performance et l’instabilité du line-up. C’est une période où O Veux ne se fixe plus vraiment : la musique devient un terrain d’essai permanent, parfois proche de l’auto-sabotage, mais toujours traversé par une énergie très physique.

Après la première phase 1980–1986, O Veux disparaît progressivement des radars. Comme beaucoup de groupes de cette scène belge, ils entrent dans une sorte de zone grise où leur discographie devient difficile à suivre, fragmentée, partiellement oubliée. Leur statut devient celui d’un groupe “de marge”, redécouvert plus tard à travers des rééditions et compilations qui remettent en circulation leurs enregistrements de jeunesse et leurs sessions plus tardives.

C’est précisément ce mouvement de redécouverte qui va préparer leur retour. À partir des années 2010, puis surtout avec les rééditions et compilations archivistiques regroupant leurs enregistrements de 1981 à 1986, l’intérêt pour O Veux se ravive, notamment auprès des amateurs de post-punk, de no wave et de scènes DIY européennes. Ces éditions remettent en lumière un corpus plus large que le seul Akinai, révélant un groupe bien plus mouvant et prolifique qu’on ne l’imaginait.

Dans ce contexte, O Veux finit par se reformer à la fin des années 2010, autour d’une partie des membres historiques, avec une logique qui n’est plus celle d’un “retour classique” mais plutôt celle d’une relecture active de leur propre matière. Cette reformation ne cherche pas à reproduire le passé mais à le réactiver : rejouer certaines dynamiques, remettre en circulation des morceaux anciens, et surtout prolonger une approche toujours fondée sur l’expérimentation et la liberté de forme.

Ce qui rend cette deuxième vie intéressante, c’est qu’elle ne transforme pas le groupe en relique. Au contraire, O Veux reste fidèle à cette idée initiale assez radicale : la musique comme terrain instable, collectif, parfois désaccordé, où l’accident fait partie du processus. Le temps a changé, les contextes aussi, mais la logique de départ — faire du son avec les moyens du bord, sans chercher à lisser — reste étonnamment intacte.

Au final, O Veux apparaît comme l’un de ces groupes dont l’importance ne tient pas à une discographie parfaitement lisible, mais à une continuité de geste. De Akinai aux archives rééditées, puis jusqu’à leur reformation tardive, tout semble traversé par la même idée : ne jamais stabiliser la forme, et laisser la musique rester un espace de déséquilibre permanent.