J'ai
eu le plaisir de participer aux deux Revues Thésaurus publiées par le
camarade Claude Picard. Dans le premier numéro, j'ai écrit un long
article sur Cérémonies, dans le second, c'est de ma carrière musicale
dont il était question. Bien sûr, vous pouvez vous les procurer ici-même.
Le temps a un peu passé depuis ces publications et il est temps de
partager ces monuments journalistiques avec mes lecteurs adorés !
Nous sommes en 1983, je rencontre Franck War dans une école qui
prépare à un BTS de Publicité. Très vite nous sympathisons. La « Pub »
qui n’est pas devenue la « Com », à l’époque, est un phénomène de société
sympa et branché. Le consumérisme et l’écologie ne sont pas à l’ordre du jour. Jacques
Séguéla n’est pas encore un vieux con qui sucre les fraises en mélangeant Rolex
et Réussite.
Notre amitié commence peut-être dès le premier jour quand un
de nos profs nous demande de partager nos motivations à intégrer la grande
famille des « pubeurs ». J’avoue pour ma part, moitié français, moitié
provocateur, « vouloir me faire plein de fric et un maximum de nanas ».
Je crois que ça a plu à Franck. Sandrine
également dans la classe deviendra la manageuse du groupe avec un certain
succès avant de tomber amoureuse et de se marier avec le chanteur de Seaton
(une formation new-wave amie basée à Aix-en-Provence). Béatrice intégrera la
bande et épousera Bruno, le batteur de Cérémonies. Également avec Mathy,
Anne-Marie et pleins d’autres nous formons une petite bande d’apprentis pubards.
Très vite Franck fait le lien avec les autres Cérémonies qui
répètent au fameux Parking 2000. Le groupe partage un box avec une groupe exclusivement
féminin les Traffic Diams. A côté, on croise les punks de Panik LTDC. Christian
Panik, leur chanteur, est le frère de Bruno, le batteur de Cérémonies. Plus
loin, les Martyrs ou les Toreros Muertos. Les Toreros sont espagnols et ont
déjà eu des hits, dans les années 70, dans leur pays d’origine. Le Parking 2000
est un vrai parking qui loue à des groupes comme Tanit ou les Washington Dead
Cats. Il n’y a pas de toilettes et on imagine facilement l’odeur ambiante. Le
proprio coupe l’électricité à minuit. Dur pour ceux qui squattent et dorment dans
les locaux de répétition sans chauffage. Le Parking 2000 est devenu, bien plus
tard, un sujet de recherche pour une sociologue spécialisée dans la culture
pop. C’est là que j’assiste à mon premier concert du groupe. Le premier d’une
longue série.
En plus d’intégrer le BSS Kontingent, je change de look. Une
grosse dominante de noir sur fond de treillis et de rangers tchécoslovaques
achetés à La Redoute. Dieu merci, j’ai déjà les oreilles percées. Mes parents
bloquent un peu sur mes chemises noires qui font écho aux heures sombres de
l’histoire du fascisme italien. Me voici bientôt promu manager du groupe malgré
une timidité maladive. Je ne tiendrai mon rôle juste quelques semaines, le temps
d’envoyer quelques dossiers de presse et de faire une interview avec le groupe
sur Radio Anarchie.
Pour exister, Cérémonies joue un peu partout, dès qu’on lui en
donne la possibilité. Un concert particulier est resté gravé dans la mémoire collective
de tous les fans… Celui des 120 nuits. Les 120 nuits est une boite éphémère
puisqu’elle ne durera que 120 Nuits (comme son nom l’indique). Une référence
directe aux 120 journées de Sodome du Marquis de Sade. Un lieu que l’on
aperçoit dans le cultissime « Les Nuits de la Pleine Lune » d’Eric
Rohmer. Le 17 mai 1983, le groupe s’y produit soit quelques semaines avant sa
fermeture. Pour l’occasion et pour affirmer l’univers artistique du groupe,
nous mettons à contribution notre professeur de maquette et de dessin. Didier
Puy-Ségur est un plasticien qui ne s’appelle pas encore « Putch » et
qui n’a pas encore épousé la fille du « compresseur » César. Didier a
vissé des capots de voiture sur le devant de la scène. Il est assis sur une
chaise roulante avec des lunettes noires et un plaid sur les genoux. Avec une
badine, il dirige deux « esclaves » femmes en combinaison de chantier
qui vont exécuter ses ordres et peindre à sa place sur les dits capots. Cette
performance est typique du personnage, elle mêle humour, décalage et performance
artistique. Cérémonies joue d’enfer. Franck qui est inscrit à un atelier vidéo de
la ville de Rosny, demande à ses camarades de filmer le concert. L’apprenti
vidéaste oubliera d’appuyer sur le bouton et ne lancera pas l’enregistrement.
Une galère de plus et un concert qui ne sera pas documenté…
Nous sommes en 1984 et le groupe décide de s’autoproduire.
Une démarche peu commune à l’époque d’autant que l’opération est coûteuse (de
mémoire autour des 15 000 Francs) et qu’il faut aller enregistrer en studio.
Dans une interview donnée pour le fanzine Tropique du Cancer, le groupe
déclare : « Nous sommes catégoriques, Nous n’avons jamais été
jeté par une maison de disque pour la simple raison qu’on n’est jamais allé en
voir. On voulait faire notre 45 tours pour se faire plaisir et pour voir si
notre musique passe bien et pour faire la promo de Cérémonies. Ce qui est plus
simple et plus efficace de faire avec un 45 Tours qu’avec une K7 ». Tous les membres du groupe commencent à
travailler et ont un peu d’argent à investir, il est donc temps pour eux de
passer à la vitesse supérieure… Bien sûr, ils ont déjà enregistré des
maquettes, mais là c’est du sérieux. Direction Studio DB où le groupe « pause »
3 morceaux : Le Goût du Saké, Kiss Of Death et Dantzig. Le ton est donné et
seuls les 2 premiers titres seront retenus pour le single tandis que le 3e
atterrira sur une K7 produite par un fanzine « Zick Addikt ». Dantzig
est un morceau plutôt long qui comprend 2 segments, il n’y a pas la place sur
le 45 tours et un maxi coûte trop cher. Je revoie clairement Franck, sa planche
de Letraset à la main, composer la pochette du disque après avoir extrait d’un
livre sur Paris, la fameuse photo de la gargouille gothique. Là, pour la
première fois, j’ai pris conscience du process graphique et ma future carrière
professionnelle prend corps. A
l’intérieur, grâce à une photocopieuse amie, un petit flyer, avec textes et
remerciements, est inclus. Au verso une photo en contre-plongée présente le
groupe avec un Franck un peu fatigué, un Gordon dégarni, un Piepp’ aux allures
gothiques et un Bruno qui se prend déjà la tête. Pendant les mois qui suivèrent
la publication du 45 tours, toute notre énergie sera dirigée vers la diffusion et
la promotion de ce single qui, avec le recul, tient plutôt bien le coup. Sandrine,
entre temps, devient la manageuse du groupe…
Pendant les mois qui vont suivre cette sortie, l’activité
est intense pour le groupe et son entourage. Ainsi, lors de mon premier stage
dans une agence de publicité, je découvre (non sans un certain bonheur créatif)
le premier Macintosh d’Apple. Grâce à ce fantastique outil, nous coréalisons avec
Franck le fanzine « 5 francs » qui est un collage de textes (saisis
sur Mac Paint) et d’images. Je squatte la photocopieuse de l’agence pour le
reproduire. On y trouve les textes de Cérémonies et certains de mes poèmes
mélangés autour de photos. Car, oui j’écris des poèmes… Mais je ne m’en vante
pas. L’image du poète torturé ne me plait pas. Si nous n’avons jamais co-écrit de textes de
chansons… Certains bouts de poème ont parfois inspiré l’écriture de Franck War.
Ainsi et par exemple dans « Les Bouchers de Verdun », Franck emprunte
« Un hiver mal placé dans mon été » à mon « Un hiver mal placé
entre deux étés ». Il n’est pas question de plagiat puisqu’il m’a demandé
la permission. Je vois ce processus créatif plus comme une forme d’émulation littéraire,
un quasi- cadavre exquis façon Dada. C’est aussi une façon d’exister dans les
chansons de Cérémonies et pour moi, en tant que fan N°1, un vrai bonheur.
L’été venu, nous partons en vacances, direction l’Espagne et
la petite ville côtière d’Oliva (près de Gandia et de Valence). Nous y
retournerons plusieurs fois. Pendant trois semaines, au mois d’août, nous
louons un appartement où le confort est réduit à sa plus simple expression. Il
fait, de toute façon, trop chaud pour s’en rendre compte. Tous les soirs, c’est
discotecă et alcool (souvent le fameux mélange Fanta
Orange / vodka). Très vite, nous sympathisons avec quelques locaux
« branchés ». C’est encore la movida et l’Espagne vit le grand n’importe
quoi de l’après Franco. C’est la « fiesta » sans fin, toutes les
nuits, à l’Hexagono ou au Labotorio Industriale. Angel et sa bande nous font découvrir
le rock espagnol du moment. On partage la paëlla dans un repère d’anarchiste et
malgré le fossé linguistique, le courant passe. La drogue facilite aussi la
communication. Isabella, notre fournisseuse officielle, a le look « españa
negra » derrière son éventail et s’avère être une amie des Chihuahua
parisiens. Que nous croiserons à Paris grâce à elle. Nos copains espagnols nous
invitent à participer à une émission (en traduction simultanée) sur la radio du
coin, Radio Olivia. Nous parlons rock français et bien sûr de… Cérémonies. Naturellement,
ils nous demandent de jouer en concert dans un bar de plage pour fêter ce
rapprochement franco-espagnol. Une moitié de Cérémonies et une moitié… de ceux
qui sont là sont donc invités à se produire live. Pour cette occasion
uniquement, je deviens guitariste du groupe. Sans répéter, sans pouvoir vraiment
m’accorder, nous assurons un set hallucinant ne comprenant qu’un long morceau
d’une vingtaine de minutes. Finalement, je jette l’éponge et ma guitare. Un Espagnol
complétement bourré prend le relai et martyrise cette guitare japonaise
franchement injouable. Une vraie performance sonique à la Sonic Youth et mon
pire souvenir de musicien ...