Russian Roulette

Russian Roulette s’inscrit dans une histoire longue et très imbriquée de la scène rock et punk du bassin mulhousien, où les groupes semblent se répondre, se dissoudre et se reformer en permanence pendant plus d’une décennie. Tout commence en réalité bien avant le nom lui-même, avec une série de formations successives qui structurent un véritable réseau musical local. Dès 1974, Knollhammer réunit Jean-Luc Gomez à la basse, Jean Hasenboehler à la guitare et Bitchené à la batterie. Lorsque ce dernier quitte le groupe, la dynamique continue et évolue vers Black Rat en 1976, formation élargie où se croisent plusieurs figures importantes de la scène locale, dont Jean-Yves Saquet à la batterie et Guenolé Biger, également batteur et passé par Ange, ainsi que Thierry Smadja au chant et Agnain Martin à la guitare. Le groupe répète dans des conditions très autonomes à Spechbach, près de Mulhouse, dans une maison transformée en lieu de vie et de travail, avec un local aménagé par eux-mêmes. Cette période est déjà marquée par une activité scénique réelle, une vingtaine de concerts dans la région et jusqu’en Suisse et en Allemagne, avec une logique d’indépendance totale, affiches collées à la main et matériel géré sans intermédiaires.
 
À la fin de 1977, une nouvelle scission donne naissance à Speed Queen, formé notamment par Agnain Martin et Thierry Smadja, tandis que d’autres musiciens poursuivent sous différentes configurations comme Strass, Virginie ou encore Marilyn, qui croisent des noms comme Freddy Koella, futur guitariste reconnu ayant joué avec Bob Dylan, Willy DeVille ou Francis Cabrel. Dans cet environnement très poreux, où les musiciens passent d’un projet à l’autre sans rupture nette, se construit peu à peu le terrain sur lequel émergera Russian Roulette. Jean-Yves Saquet, figure centrale de cette trajectoire, raconte une enfance et une adolescence marquées par une découverte intuitive du rock, entre les Rolling Stones entendus chez les voisins et les New York Dolls découverts par hasard en supermarché, puis un déplacement vers Mulhouse qui l’ancre dans cette scène en gestation.
 
Au début des années 80, Jean-Yves et Michèle Saquet rencontrent Jean-Louis Arnitz dans un café-concert mulhousien, Le Cerf, lieu pivot de la scène locale. Arnitz incarne alors une figure punk très marquée, déjà passée par plusieurs groupes comme Typhus, Laxatif ou Chaos Club, et se distingue autant par son esthétique que par son activité de parolier et de dessinateur. Le groupe se structure alors dans une cave proche d’un presbytère, à une dizaine de kilomètres de Mulhouse, dans un environnement encore une fois totalement autonome. Didi Kaiser à la batterie et Christian Montemagni à la guitare complètent une première formation qui commence à tourner localement et dans les pays voisins. Leur présence sur scène est rapidement remarquée, notamment lors du festival Les Aventuriers du Rock Perdu en mai 1982, où leur passage marque les esprits par une énergie brute et une esthétique déjà très visuelle, entre crêtes, perfecto et références assumées au punk new-yorkais. Les concerts suivants les mènent à Fribourg, en Suisse et dans plusieurs villes de l’Est de la France, dans une logique de circuits alternatifs et de lieux autogérés.
 
En 1982, des départs successifs fragilisent la formation, mais les liens avec la scène ne se rompent pas. Certains membres rejoignent ou croisent des groupes comme Cosmetix ou Sound Attack, tandis que d’autres projets se développent parallèlement en Allemagne du Sud. C’est aussi à ce moment que la scène punk régionale se révèle comme un réseau transfrontalier continu, où les musiciens circulent entre Mulhouse, Strasbourg et Fribourg, nourrissant une esthétique commune faite de liberté totale et d’approximations assumées. Lorsque Jean-Yves Saquet évoque cette période, il insiste sur la précarité et l’énergie brute plutôt que sur la maîtrise technique, une musique de contact et de survie plus que de virtuosité.
 
C’est dans ce contexte que se met en place, en 1983, ce qui deviendra le single de Russian Roulette. Jean-Yves Saquet évoque une rencontre déterminante avec le producteur Emmanuel Booz, qui cherche alors un groupe de rock plus frontal que les formations new wave parisiennes. Le projet prend forme rapidement autour d’un enregistrement prévu à Paris, tandis que la formation est reconstituée avec des musiciens venus d’Allemagne, notamment Stephan Olefs et Dan Boll, issus du groupe Harnröhrer, déjà actif dans une scène punk allemande très liée aux réseaux français. Le groupe se retrouve donc dans une configuration hybride, franco-allemande, assez représentative de cette zone frontalière où les scènes se mélangent sans distinction nette.
 
L’enregistrement se déroule en 1984 au studio Garage à Paris, en seulement deux jours, dans des conditions rapides et peu sophistiquées. Booz participe aux chœurs et pousse même l’expérience jusqu’à des interventions vocales en allemand, accentuant le côté chaotique et spontané du projet. Le résultat donne un 45 tours tiré à environ mille exemplaires, dont une partie est tamponnée « promotion interdite à la vente », ce qui contribue encore à son statut ambigu entre objet promotionnel et disque officiel. La pochette, réalisée par Jean-Louis Arnitz, prolonge cette esthétique bricolée et très personnelle. Le titre “J’ai Tout Oublié” devient ainsi le seul témoignage discographique concret du groupe dans cette formation.
 
Un clip est tourné pour FR3 Besançon et diffusé dans l’émission Décibels, offrant une visibilité ponctuelle à un groupe qui reste profondément ancré dans l’underground. Le dernier concert a lieu en juillet 1984 au Fort d’Aubervilliers, aux côtés de formations comme Oberkampf ou Ausweis, avant que les membres ne se dispersent définitivement, certains retournant en Allemagne, d’autres poursuivant des parcours musicaux parallèles. Comme souvent dans cette scène, la fin du groupe ne marque pas une rupture mais une transformation continue, avec des reprises d’activités dans d’autres formations, des lieux alternatifs ou des projets plus informels.
 
La suite de l’histoire prolonge cette logique. Jean-Yves et Michèle Saquet reprennent le café-concert Le Cerf, qui devient un point névralgique de la scène locale et accueille des groupes internationaux ou français comme Little Bob ou The Saints. De nouvelles formations émergent ensuite, notamment les Gimmicks, puis le Bluff Band, montrant une continuité musicale et humaine qui dépasse largement le cadre de Russian Roulette. Dans cette perspective, le groupe apparaît moins comme une entité isolée que comme un moment précis d’un réseau plus vaste, fait de circulations, de rencontres et de bifurcations permanentes.
 
Russian Roulette reste ainsi un objet typique de cette scène française des années 80, à la frontière du punk et du hard rock, profondément liée à l’Allemagne et à la Suisse, et caractérisée par une énergie DIY totale. Un groupe bref dans sa durée mais dense dans ses ramifications, dont le single “J’ai Tout Oublié” agit presque comme un point de condensation de toute une époque plus que comme un simple enregistrement.