Une spéciale dédicace au camarade Pascal B.
Il y a des disques qui ressemblent à des petits miracles. Des objets fragiles, presque dérisoires en apparence, mais qui contiennent une époque entière. Un flexi-disc, quelques chansons enregistrées sur un quatre pistes, une pochette dessinée à la main… et soudain, trente ans plus tard, le temps s’arrête. Le flexi trois titres de Des Garçons Ordinaires appartient à cette famille de disques minuscules qui racontent pourtant une grande histoire : celle d’une scène indépendante française passionnée, artisanale et totalement dévouée à la pop.
Au début des années 90, Rennes est l’un des foyers importants du rock indépendant français. La ville a déjà une longue tradition musicale et accueille une nouvelle génération de groupes nourris par les guitares anglaises, la pop mélodique et l’éthique DIY. C’est dans ce contexte que naissent Des Garçons Ordinaires, formation qui va devenir l’un des plus beaux représentants français de cette mouvance que l’on appellera plus tard indie pop ou jangle pop.
Le groupe réunit Alban Rautenstrauch à la basse, Emmanuel Lamour à la batterie, aux guitares, aux claviers et au chant, Boris à la guitare et Stéphane au chant, à la guitare et à l’harmonica. Leur musique possède immédiatement cette élégance particulière des groupes qui préfèrent les mélodies aux démonstrations techniques. Des guitares claires, des harmonies délicates, une certaine naïveté assumée et ce goût pour les chansons qui semblent simples avant de révéler toute leur richesse.
Le premier témoignage discographique du groupe est un objet typique de cette époque : un flexi une face trois titres publié par Glam Records sous la référence GLAM 003. Le label avait déjà publié auparavant des flexis de groupes comme Solace ou Smily Post, et celui de Des Garçons Ordinaires sera probablement son dernier. Enregistrées en novembre 1991 sur un simple quatre pistes, les trois chansons présentes sur ce disque – « Sister Love and Mr Moon », « Caroline » et « My Favorite Garden » – capturent parfaitement l’univers du groupe.
La pochette est elle aussi un condensé de l’esthétique indie-pop du début des années 90 : un dessin représentant quatre jeunes filles, une image qui aurait parfaitement pu accompagner un disque de Sarah Records ou d’un obscur label anglais. Tout est là : le romantisme adolescent, le goût du fait main, l’impression qu’un disque peut être plus qu’un simple support musical, mais aussi une lettre envoyée à quelques passionnés.
Musicalement, Des Garçons Ordinaires ne cherchent pas à révolutionner le rock. Leur force est ailleurs. Ils savent transformer des influences multiples – les Byrds, la pop anglaise des années 80, Television Personalities, la scène C86 – en quelque chose de personnel. Il y a dans leurs chansons une fragilité et une sincérité qui rendent leurs morceaux immédiatement attachants. « Sister Love and Mr Moon » est certainement le titre qui résume le mieux cette approche : une mélodie lumineuse, une guitare scintillante et cette sensation d’écouter un groupe qui joue simplement parce qu’il aime les chansons.
Après ce premier flexi, le groupe rejoint le label Cornflakes Zoo, fondé au début des années 90 par Stéphane Teynié, alors responsable du fanzine Anorak et d’une mail-order consacrée à la scène indépendante. Ce label deviendra rapidement un acteur essentiel de l’indie-pop française, publiant notamment Les Autres ou Non Stop Kazoo Organization. En 1993, Des Garçons Ordinaires y sort son unique album, simplement intitulé Des Garçons Ordinaires.
Ce disque confirme tout le potentiel entrevu sur le flexi. Douze titres de pop brillante et mélodique, enregistrés avec Damien Bertrand pour la majorité des morceaux, et avec Vincent Lecouplier, alias Vincent Balloon, pour « Nice Price », « La La La » et « Bass Drum ». On y retrouve notamment « Flower Power », « Galaxy », « Clouds », « Sometimes We Smile » ou encore « Lost in Space #3 ». Un album qui aurait mérité une reconnaissance bien plus large, mais qui restera malheureusement connu principalement des amateurs les plus passionnés.
Comme beaucoup de groupes de cette scène, Des Garçons Ordinaires vont surtout vivre à travers les compilations et les réseaux indépendants. Leur musique apparaît sur plusieurs témoignages importants de cette période : la cassette Heol Daou en 1990 avec le titre « Into Space », In The Limelight en 1991, la compilation espagnole Around The World Again du label Elefant Records en 1992, Whoops! chez Houpla, Garden Party chez Aliénor Records, ou encore Ces Chères Têtes Blondes et The Noise and The Melodies – The Pearl Compilation en 1993. En 1994, leur morceau « Laughing Box » figure également sur le coffret The Onion Most Dangerous Game d’Aliénor Records. Le groupe apparaît même sur la compilation vidéo internationale Munch Part I, avec le clip de « Flower Power ».
Sur scène, Des Garçons Ordinaires auront notamment l’occasion de jouer au Krakatoa de Mérignac en janvier 1993, preuve de leur présence dans le réseau des salles indépendantes françaises de l’époque. Pourtant, malgré ces nombreuses apparitions et la qualité évidente de leurs chansons, le groupe restera toujours un peu à côté des radars médiatiques.
Après l’aventure Des Garçons Ordinaires, Emmanuel Lamour poursuivra son parcours musical sous différents noms et projets, tandis que Stéphane rejoindra notamment le groupe Mum’s The Word. Mais l’histoire de Des Garçons Ordinaires ne disparaîtra jamais complètement. Elle continuera à circuler grâce aux collectionneurs, aux blogs spécialisés, aux passionnés de pop indépendante et à ces petits disques que certains prennent encore le temps de ressortir des cartons.
Ce flexi est donc bien plus qu’une curiosité pour collectionneur. C’est une capsule temporelle. Quelques minutes de musique gravées dans un support fragile qui rappellent une époque où quatre garçons de Rennes pouvaient enregistrer trois chansons sur un quatre pistes et espérer qu’elles trouvent leur chemin jusqu’à quelqu’un.
Trente ans plus tard, elles ont toujours trouvé quelqu’un.