Celia And The Mutations

Ça fait longtemps que je voulais rendre hommage aux Stranglers sur Bouloup. Parce que le groupe est une référence pour beaucoup de bouloupiens, et qu’il serait assez difficile de parler de rock français des années 80 sans reconnaître l’ombre immense portée par les quatre de Guildford. Alors, plutôt que de revenir une énième fois sur leur discographie officielle, autant passer par une petite porte dérobée : Celia & The Mutations et leur improbable reprise de « Mony Mony », sortie en 1977.

À première vue, rien ne semble relier cette Celia, chanteuse de cabaret à l’allure plutôt sage, aux Stranglers. Et pourtant. Celia Gollin avait notamment chanté dans des restaurants de Chelsea, avec un répertoire qui pouvait aller de Marlene Dietrich aux Kinks en passant par le Velvet Underground. Elle avait également travaillé avec Brian Eno sur « 1, 2, 1-2-3-4 », une pièce de Gavin Bryars publiée en 1975 sur le label Obscure d’Eno. Un parcours plutôt éloigné des punks qui commençaient alors à retourner Londres.

C’est Dai Davies, le manager des Stranglers, qui aurait repéré Celia et imaginé cette association pour le moins improbable. Le principe était simple : confronter sa voix très anglaise, presque distinguée, à un groupe capable de transformer n’importe quelle chanson en quelque chose de nettement plus malsain. Pour l’occasion, les Stranglers deviennent donc les Mutations.

Et derrière Celia & The Mutations se cachent bien Hugh Cornwell à la guitare, Jean-Jacques Burnel à la basse, Dave Greenfield aux claviers et Jet Black à la batterie. Autrement dit, les Stranglers au complet. Le disque sort chez United Artists en juin 1977, avec « Mony Mony » en face A et « Mean To Me » en face B, ce dernier étant une composition des Stranglers.

Le choix de « Mony Mony » est déjà une drôle d’idée. Le morceau de Tommy James & the Shondells avait été un énorme tube en 1968, pur produit de la pop américaine. Dix ans plus tard, Celia et les Mutations le passent à la moulinette du Londres punk. La chanson conserve son squelette pop, mais les guitares, la basse et surtout l’attitude du groupe lui donnent une toute autre gueule. Le contraste entre Celia et les quatre Stranglers constitue finalement tout l’intérêt du projet.

Le disque ne connaît évidemment pas le succès commercial espéré et ne rentre pas dans les charts. Mais l’opération amuse suffisamment pour que le projet connaisse une suite. En octobre 1977 paraît un second 45 tours, « You Better Believe Me / Round & Around », cette fois sous le nom de Celia & The Fabulous Mutations. La distribution des rôles est alors différente, avec notamment Jean-Jacques Burnel, Wilko Johnson et Terry Williams.

« Mony Mony » reste néanmoins le témoignage le plus intéressant de cette aventure. Parce qu’il capture les Stranglers au tout début de leur histoire, à un moment où ils aiment encore brouiller les pistes, multiplier les pseudonymes et jouer avec les conventions du rock. On retrouvera d’ailleurs cette propension à l’ironie et au détournement tout au long de leur parcours.

Le plus amusant est que le secret n’en était finalement pas vraiment un. La presse de l’époque avait rapidement compris que les Mutations étaient les Stranglers et, bien plus tard, Jean-Jacques Burnel confirma lui-même l’existence de ce faux nez. La pochette contribuait d’ailleurs à semer quelques indices, notamment avec la silhouette des quatre Stranglers au verso.

Ce petit 45 tours est donc moins une curiosité anecdotique qu’un instantané de ce que représentaient les Stranglers en 1977 : un groupe qui pouvait être punk sans vraiment l’être, pop sans jamais être sage, expérimental sans abandonner le goût des chansons, et surtout suffisamment joueur pour enregistrer un tube de 1968 sous le nom de Celia & The Mutations.

Pour les bouloupiens, « Mony Mony » est aussi une jolie façon de revenir aux sources. Car si Bouloup s’intéresse depuis des années aux groupes français obscurs, aux 45 tours improbables et aux disques qui ont parfois échappé à tout classement, les Stranglers font partie de ces références qui sont toujours là, en arrière-plan. Leur influence sur une certaine scène française des années 80 est difficile à mesurer mais impossible à ignorer.

Alors oui, ça faisait longtemps que je voulais rendre hommage aux Stranglers. Et quoi de mieux qu’un disque presque clandestin, sorti en 1977 sous un nom qui ne dit rien à personne, pour commencer ? Celia & The Mutations : les Stranglers, mais avec une chanteuse de cabaret et un tube de Tommy James. Une anomalie discographique comme Bouloup les aime.