Les Crock

En 1986, un drôle de 45 tours apparaît au catalogue du Kiosque d’Orphée : « Patricia » / « Lola », signé Les Crock. À première vue, rien de particulièrement remarquable. Deux chansons, une pochette bricolée, un groupe dont personne ou presque ne semble avoir gardé la trace. Pourtant, le disque mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que parce qu’il appartient à cette vaste zone grise de la musique française des années 80 où des disques ont été enregistrés sans véritable ambition commerciale, parfois loin des circuits habituels du rock et de la variété.

Le mystère commence avec le nom même des Crock. On trouve peu d’informations sur le groupe et encore moins sur ses éventuels musiciens. Une piste particulièrement intéressante apparaît cependant sur un exemplaire du 45 tours : une inscription manuscrite précise qu’il s’agit d’un « disque fait par les jeunes de Henry Yanowitz ». Cette mention, rapportée par un collectionneur, change complètement la perspective. Les Crock ne seraient donc peut-être pas un groupe constitué au sens traditionnel du terme, mais le nom donné à une réalisation collective menée avec des jeunes encadrés par Henry Yanowitz, travailleur social et intervenant dans le domaine éducatif et médico-social.

Le parcours de Yanowitz confirme en tout cas qu’il évoluait dans le champ du travail social et de l’éducation spécialisée. Il a notamment participé à des travaux consacrés aux jeunes et aux questions d’éducation, d’insertion et de vie dans les quartiers populaires. Il reste cependant difficile, faute de documents d’époque suffisamment précis, d’identifier exactement la structure dans laquelle le disque aurait été réalisé et de savoir qui étaient les jeunes ayant participé à l’enregistrement. C’est précisément cette part d’incertitude qui contribue aujourd’hui au charme du disque.

Musicalement, « Patricia » et « Lola » ne cherchent manifestement pas à rivaliser avec les productions sophistiquées de la pop française de 1986. « Patricia », créditée à Elie Ghnassia, raconte l’attente du retour d’une jeune fille avec une simplicité désarmante. La chanson avance avec ses moyens, sans chercher à masquer ses maladresses. « Lola », composée par Richard Roblin, adopte un ton plus potache et raconte une rencontre avec une « super nana », entre restaurant, déconvenues et apparition finale de Zorro. Deux chansons qui semblent davantage relever de l’expérience collective que d’un véritable projet de carrière.

C’est justement là que le rapprochement avec l’outsider music devient intéressant. Le terme désigne généralement des musiques réalisées en marge des circuits professionnels par des artistes qui ne maîtrisent pas nécessairement les codes techniques ou esthétiques de la musique populaire, mais qui développent une expression très personnelle, parfois maladroite, naïve, étrange ou complètement décalée. On pense évidemment à des figures comme Daniel Johnston, The Shaggs ou Wesley Willis, mais l’outsider music ne se résume pas à une liste d’artistes « mauvais » ou inexpérimentés. Ce qui compte, c’est surtout le décalage entre la création et les normes musicales dominantes.

Les Crock pourraient ainsi être envisagés comme une forme très française et très particulière d’outsider music. Pas forcément parce que « Patricia » serait une chanson radicalement expérimentale, mais parce que le disque semble avoir été produit en dehors des mécanismes habituels de l'industrie musicale. Il ne s'agit visiblement pas de musiciens cherchant à intégrer une scène rock, à décrocher un contrat ou à construire une discographie. Le disque semble être le résultat d'une activité collective, avec des jeunes, des adultes qui les accompagnent, des chansons, un studio et, au bout du processus, un véritable 45 tours pressé et distribué.

C’est ce passage de l’atelier au vinyle qui rend l’objet particulièrement touchant. Dans les années 80, enregistrer un disque n’était pas une opération anodine. Il fallait enregistrer les morceaux, réaliser une pochette, presser le vinyle et lui donner une référence. « Patricia » / « Lola » témoigne donc d’une volonté de donner une existence physique à cette expérience musicale. Le disque n’est peut-être pas un grand disque de rock français oublié. Il est peut-être quelque chose de plus intéressant : la trace d’un moment où des jeunes ont eu la possibilité de fabriquer collectivement un objet culturel et de le voir exister réellement dans les bacs.

Le choix du nom Les Crock, les paroles, l’interprétation, le côté bricolé de l’ensemble et cette mystérieuse inscription sur la pochette ou sur le disque donnent aujourd’hui au 45 tours une dimension presque documentaire. Il appartient à ces productions que les histoires officielles de la musique ignorent généralement parce qu’elles ne correspondent ni aux critères de réussite commerciale ni aux catégories musicales habituelles.

C’est aussi pour cela que l’outsider music constitue une bonne manière de l’aborder, à condition de ne pas lui coller l’étiquette trop vite. Les Crock ne sont pas nécessairement des « outsiders » au sens où l’entendent les amateurs américains du genre. Ils sont plutôt les témoins d’une pratique musicale périphérique, réalisée avec d’autres objectifs que ceux d’un groupe professionnel. Leur musique est peut-être moins importante que le fait même qu’elle ait été enregistrée et pressée.

Aujourd’hui, « Patricia » / « Lola » est donc l’un de ces petits objets qui rendent la recherche sur la musique française des années 80 aussi passionnante. Deux chansons, un nom presque introuvable, quelques crédits, un mystérieux Henry Yanowitz et un 45 tours Kiosque d’Orphée qui semble avoir échappé à tout le monde. On aimerait évidemment en savoir davantage : qui étaient ces jeunes, où le disque a-t-il été enregistré, dans quel cadre, comment les chansons ont-elles été choisies et combien d’exemplaires ont-ils été pressés ? Tant que les archives n’auront pas parlé, Les Crock resteront un mystère. Mais un mystère qui tient dans un petit 45 tours et qui, près de quarante ans plus tard, continue de jouer.