J'ai déjà parlé de ce groupe, ici-même !
À la fin des années 70, alors que le punk vient de dynamiter les codes du rock, quelques passionnés décident de regarder en arrière plutôt que de courir après la modernité. À Rochester, dans l’État de New York, un groupe de jeunes musiciens choisit de ressusciter l’esprit sauvage des groupes garage américains des années 60. Leur nom : The Chesterfield Kings.
Formé en 1979 autour du chanteur Greg Prevost, véritable encyclopédie vivante du rock sixties, le groupe n’a jamais caché son obsession pour les faces B oubliées, les petits labels disparus et les groupes qui n’ont parfois sorti qu’un seul 45 tours avant de disparaître. Leur ambition n’est pas simplement de jouer du rock rétro : il s’agit de retrouver une époque, un son, une attitude. Celle des teenagers américains qui enregistraient dans des garages, des petits studios locaux ou des sous-sols avec des amplis saturés et une énergie brute.
Le premier 45 tours du groupe, « I Ain’t No Miracle Worker », sort en 1981 dans une quantité dérisoire, environ une centaine d’exemplaires. Le choix est révélateur de leur démarche : fabriquer un disque qui ressemble à ceux qu’ils collectionnent. Un objet rare, presque fantôme, destiné aux passionnés plutôt qu’au marché musical traditionnel.
En 1982 paraît leur premier album, Here Are The Chesterfield Kings. Un disque entièrement consacré aux reprises de groupes obscurs des années 60. À une époque où internet n’existe pas encore et où retrouver certains morceaux relève de la chasse au trésor, les Chesterfield Kings deviennent une véritable passerelle vers un patrimoine oublié. Ils remettent en circulation des titres de groupes comme The Standells, The Sonics ou The Remains et participent à faire redécouvrir toute une scène garage américaine.
Mais les Chesterfield Kings ne veulent pas rester de simples archéologues du rock. Avec Stop! en 1985, ils commencent à intégrer leurs propres compositions tout en conservant cette esthétique si particulière : guitares fuzz, orgue électrique, voix agressive, réverbération excessive et cette impression permanente d’écouter un disque retrouvé au fond d’un carton poussiéreux chez un disquaire de l’Amérique profonde.
Le groupe devient rapidement l’un des piliers du garage revival américain aux côtés des Fuzztones, des Cynics ou des Miracle Workers. Sur scène, leur réputation grandit grâce à des concerts qui reprennent tous les codes de l’époque : costumes, amplis vintage, attitude arrogante et énergie adolescente. Ils ne jouent pas seulement de la musique des années 60, ils tentent de recréer l’univers complet qui l’entourait.
Au fil des années, les Chesterfield Kings vont pourtant évoluer. Don’t Open Till Doomsday (1987) reste l’un de leurs albums les plus appréciés, avec un son plus personnel et même une composition signée Dee Dee Ramone. Dans les années 90, ils explorent d’autres territoires : le blues avec Drunk on Muddy Water, l’univers des Rolling Stones avec Let’s Go Get Stoned, ou encore la surf music avec le double album Surfin’ Rampage. Leur curiosité les pousse également vers le psychédélisme avec The Mindbending Sounds of The Chesterfield Kings en 2003.
L’histoire du groupe est aussi liée à celle d’Andy Babiuk, bassiste des Chesterfield Kings et immense spécialiste des Beatles. Collectionneur passionné, auteur d’ouvrages consacrés aux instruments des Fab Four, il est également membre du supergroupe The Empty Hearts aux côtés de Clem Burke de Blondie, Elliot Easton des Cars et Wally Palmar des Romantics.
Au début des années 2000, les Chesterfield Kings bénéficient d’une nouvelle reconnaissance grâce au soutien de Steven Van Zandt, guitariste de Bruce Springsteen et animateur de l’émission Underground Garage. Le groupe apparaît même dans un épisode de la série Les Soprano, preuve que cette musique née dans les petits clubs a fini par toucher un public bien plus large.
Après une longue pause, les Chesterfield Kings reviennent finalement sous l’impulsion d’Andy Babiuk. En 2024, le groupe publie We’re Still All The Same, un nouvel album qui prouve que leur passion pour le garage rock est intacte. Plus de quarante ans après leurs débuts, leur mission reste la même : faire vivre une certaine idée du rock, celle des disques imparfaits, des guitares trop fortes et des chansons enregistrées avec plus de cœur que de moyens.
Les Chesterfield Kings ne sont pas seulement un groupe nostalgique. Ils sont ceux qui ont rappelé au monde que derrière chaque vieux 45 tours oublié se cachait peut-être une pépite. Leur plus grande réussite est sans doute d’avoir transformé leur obsession personnelle en mouvement musical, donnant envie à plusieurs générations de repartir à la recherche de ces trésors cachés du rock garage.