Das Kabinette

En 1983, trois étudiants du Blackpool Art College réunis sous le nom de Das Kabinette publient un étrange 45 tours qui semble tout droit sorti d'un autre temps. « The Cabinet » n'est pourtant pas un disque oublié parmi tant d'autres : avec sa boîte à rythmes sèche, ses synthétiseurs, ses guitares et son atmosphère inquiétante, le morceau possède cette drôle de capacité à paraître à la fois très daté et étonnamment moderne.
 
L'histoire de Das Kabinette commence quelques années plus tôt, en 1981, à Blackpool. Michael Hall, David Bracher et Craig Hemmings étudient alors tous les trois au Blackpool Art College. Ils partagent un appartement étudiant qui devient rapidement leur laboratoire musical. Pas besoin d'un véritable studio : quelques synthétiseurs, des guitares, une boîte à rythmes et du matériel d'enregistrement suffisent pour commencer à bricoler une musique qui navigue entre post-punk, new wave, minimal synth et rock électronique.
 
Michael Hall assure le chant et les synthétiseurs, David Bracher joue de la guitare et de la basse tandis que Craig Hemmings participe aux parties électroniques. Leur musique doit beaucoup à l'esthétique et à l'imaginaire du cinéma expressionniste allemand. Le nom Das Kabinette fait évidemment référence au « Cabinet du docteur Caligari », le film réalisé par Robert Wiene en 1920, et c'est précisément cet univers qui va servir de point de départ à leur morceau le plus connu.

« The Cabinet » raconte à sa manière l'histoire de Caligari et de Cesare, son mystérieux somnambule. Musicalement, le morceau n'a pourtant rien d'une reconstitution de musique de film muet. La boîte à rythmes donne une pulsation mécanique, les synthétiseurs installent une ambiance froide et les guitares apportent une dimension plus rock. Le résultat se situe quelque part entre minimal wave, post-punk et synth-pop primitive, avec cette économie de moyens qui caractérise une bonne partie des productions indépendantes britanniques du début des années 1980.

Le single est enregistré en 1983 au Sunset Sound Studios avec « Fudge It » sur la face B. Ce dernier est en fait une nouvelle version du morceau. Das Kabinette choisit de ne pas passer par une maison de disques et publie le 45 tours sur son propre label, Klosette Records. Environ 500 exemplaires sont pressés. David Bracher réalise la pochette, tandis que sa femme Sara apparaît sur la photographie dans le rôle de Jane. Michael Hall y incarne Cesare. Le groupe se charge pratiquement de tout, jusqu'au pressage des disques.
 
Avec un tirage aussi limité, le disque aurait pu rester un simple souvenir de quelques étudiants de Blackpool. Pourtant, « The Cabinet » connaît une petite vie radiophonique et passe notamment sur BBC Radio 1. Le morceau circule suffisamment pour acquérir une réputation de titre culte auprès des amateurs de musiques électroniques et de post-punk les plus curieux.

Das Kabinette poursuit ses activités pendant quelques années et enregistre d'autres morceaux, mais le groupe reste une affaire relativement confidentielle. Il faudra attendre beaucoup plus tard pour que son histoire intéresse à nouveau les collectionneurs et les amateurs de minimal wave. En 2008, le label Minimal Wave retrouve le groupe et publie Spy Thriller, une compilation qui rassemble les deux titres du 45 tours ainsi qu'une série d'enregistrements restés inédits. On y découvre notamment « Passionkiller », « Something's On Your Mind », « Next In Line », « The Evil Of His Kiss » ou encore « Spy Thriller », qui permettent de constater que Das Kabinette ne se résumait pas à son morceau le plus célèbre.

« The Cabinet » réapparaît également en 2010 sur The Minimal Wave Tapes: Volume 1, compilation consacrée aux productions électroniques obscures des années 1970 et 1980. Ce qui n'était à l'origine qu'un petit 45 tours autoproduit à 500 exemplaires se retrouve ainsi présenté à une nouvelle génération d'auditeurs.
 
Il y a quelque chose d'assez logique dans cette trajectoire. Das Kabinette était précisément le genre de groupe que les années 1980 pouvaient facilement laisser derrière elles : trois étudiants d'une école d'art, quelques machines, un goût pour les films expressionnistes et un disque fabriqué presque entièrement par eux-mêmes. « The Cabinet » n'avait pas besoin de beaucoup plus pour exister.
 
Aujourd'hui, le morceau conserve une efficacité assez particulière. Sa production minimale, sa boîte à rythmes sans fioritures et ses synthétiseurs ont évidemment pris quelques rides, mais l'ensemble garde une vraie étrangeté. Et c'est peut-être ce qui fait encore son intérêt : trois étudiants de Blackpool qui, au début des années 1980, décident de transformer le docteur Caligari en morceau de post-punk électronique. Pour un 45 tours pressé à 500 exemplaires, ce n'est déjà pas si mal.