Living Colour

À la fin des années 80, Living Colour arrive de New York avec une drôle de façon de faire du rock. Pas vraiment hard rock, pas vraiment funk, pas vraiment punk, pas vraiment metal, pas vraiment jazz et certainement pas assez sage pour entrer dans une seule case. Derrière ce mélange, on trouve le guitariste Vernon Reid, musicien de la scène expérimentale new-yorkaise et l'un des fondateurs de la Black Rock Coalition, Corey Glover au chant, Muzz Skillings à la basse et Will Calhoun à la batterie. Un groupe qui, à une époque où le rock grand public reste largement dominé par des musiciens blancs, va rapidement se retrouver sous les projecteurs.
 
Formé en 1984, Living Colour se fait d'abord les dents dans les clubs new-yorkais, notamment au CBGB's. C'est là que le groupe développe ce son difficile à définir qui deviendra sa marque de fabrique : des riffs lourds, une section rythmique très funk, des influences jazz, des accélérations punk, quelques incursions dans le rap et une bonne dose d'expérimentation. Le groupe attire finalement l'attention de Mick Jagger, qui assiste à plusieurs de leurs concerts. Il produit une première démo et contribue à leur permettre de signer chez Epic.
 
Le premier album, Vivid, paraît en 1988 et va transformer un groupe de clubs new-yorkais en phénomène national. L'album mélange hard rock, funk, metal, soul, punk, reggae et hip-hop sans avoir l'air de demander la permission à qui que ce soit. Mick Jagger participe d'ailleurs au disque, notamment aux chœurs et à l'harmonica. Mais c'est surtout Cult of Personality qui va faire entrer Living Colour dans une autre dimension. Avec son énorme riff de guitare, son groove élastique et le chant de Corey Glover, le morceau devient un succès et atteint la 13e place du Billboard Hot 100. Il remportera même le Grammy de la meilleure performance hard rock.
 
Cult of Personality ne doit pourtant pas faire oublier le reste du disque. Open Letter (To a Landlord) évoque notamment les rapports de classe et les conditions de vie dans les quartiers new-yorkais, Funny Vibe s'attaque frontalement au racisme, tandis que Glamour Boys, Middle Man ou Which Way to America? montrent un groupe beaucoup moins intéressé par les conventions du hard rock que par la possibilité de faire passer ses idées à travers une musique constamment en mouvement. Leur reprise de Memories Can't Wait des Talking Heads rappelle également que leurs racines se trouvent autant dans la scène alternative new-yorkaise que dans le rock lourd.
 
Le succès de Living Colour est d'autant plus remarquable que le groupe apparaît dans un univers où les musiciens noirs restent largement cantonnés, dans l'industrie musicale, au funk, à la soul, au R&B ou au hip-hop. Vernon Reid connaît parfaitement cette situation. La Black Rock Coalition, qu'il contribue à créer, cherche justement à soutenir les artistes noirs évoluant dans des musiques comme le rock, le punk, le jazz expérimental ou le metal. Living Colour devient alors, malgré lui ou presque, une sorte de démonstration grandeur nature de l'absurdité des frontières musicales.
 
Time's Up, en 1990, confirme que Vivid n'était pas un accident. Le deuxième album pousse encore plus loin le mélange des genres et permet au groupe de décrocher un nouveau Grammy. Living Colour participe également à la première tournée Lollapalooza en 1991, aux côtés de plusieurs formations qui incarnent alors le renouvellement du rock américain. En 1993, Stain propose une version plus sombre et agressive du groupe, avant une première séparation en 1995.
 
Living Colour se reformera finalement en 2000 et poursuivra son histoire avec Doug Wimbish à la basse, celui-ci ayant remplacé Muzz Skillings. Collideøscope sort en 2003, suivi de The Chair in the Doorway en 2009 puis de Shade en 2017. Vernon Reid, Corey Glover et Will Calhoun sont toujours au cœur de cette formation qui n'a jamais vraiment accepté l'idée qu'il fallait choisir entre le rock, le funk, le jazz, le punk ou le hip-hop.
 
Avec Living Colour, le plus intéressant n'est donc peut-être pas Cult of Personality, pourtant devenu leur morceau emblématique, mais la manière dont le groupe a réussi à transformer tout ce qui l'entourait en matière première. À la fin des années 80, alors que chacun semblait encore devoir choisir son rayon dans le grand supermarché des genres musicaux, Living Colour avait simplement décidé de prendre le chariot entier.